Ad vitam æternam

Sans doute songeait-il aux grands aventuriers lorsque Calandre s'embarque comme mousse sur "L'Etoile du nord" pour deux ans. Puis, de retour à quai, à 19 ans, Calandre se consacrera à la peinture et à la photographie. De l'Amérique centrale jusqu'en Russie il voyage alors. Il réalise une série photo sur Lacenaire, le poète assassin, dans les rues de Paris, de Marseille et d'Istanbul, et une autre sur les mineurs qui ont vu le Diable, en Bolivie, dans une mine d'argent à Potosi, Calandre se raconte des histoires, à lui en premier lieu, et fabrique un monde onirique et clandestin où se confond l'imaginaire, l'ailleurs, la proximité et le réel.
(...)
Entre autobiographie directe et aventure fictive il est question de double jeu, de conjugaison d'apparences et de faux-semblants, d'artifices reflétés en creux. En images. Dans leur multiplicité. Tous les matériaux se confondent et les genres se mêlent : la peinture, la photo, la sculpture : expression parfaite des trois dimensions d'un art global.
Dans son aboutissement ici avec une inclusion du cadre dans la photographie, comme un prolongement de son thème, de sa fiction. Entre le cadre et les images se joue le battement de l'aller-retour des apparences. La monstration des coulisses du simulacre. Images intérieures pour un monde qui l'est autant, et dont le passage au langage reste bloqué dans le miroir sans tain de la cosa mentale. Chez Calandre, toute communication est forcément visuelle et, dès lors, intime, inachevée, à l'infini répétée. Les miroirs tiennent leur rôle.

Alexandre Castant



Le secret

La répétition des scènes, d'arrêts sur image d'un film qui n'avance pas, et dont les personnages disparaissent, mis à mort dans l'image et par elle sans doute, la répétition d'actions identiques (simuler, poser, mourir) propose avec les obsèques du photographe, nouvelle pièce du rébus que compose l'œuvre de Philippe Calandre, le motif qui met en perspective ses photographies.
Depuis le baroque en creux de Une nuit, un voleur, 1991, étude sur Lacenaire et le crime entre Paris, Marseille et Istanbul, et le réalisme onirique de Rencontre avec le diable , 1992-1994, portraits de mineurs dont les regards hallucinés, en Amérique du Sud, ont croisé le démon, Philippe Calandre met en scène des fictions que suspendent les limites de la photographie et le caractère irréel des sujets traités. Ainsi, entre les portraits russes de l'Empire effondré 1992-1994, qui se fondent dans le noir ou, dans Ecce homo, 1997, les images solarisées de stations services désaffectées qui s'effacent avec le temps, s'inversent les grilles de lecture : le monochrome noir se reflète, quelques années plus tard, dans une surface qui disparaît à son tour. Et l'écriture du compte à rebours se joue entre les séries, court-circuite ce par quoi elle progresse. Actuellement présentées à la galerie Anne Barrault les nouvelles séquences de Ad vitam æternam, évidant l'image en absorbant ou décadrant ses personnages, continuent à faire buter la photographie sur ses marges.
Moins du côté du temps que de l'espace symbolique, le photographe explore, dans un même mouvement, ce qui élargit et bloque l'image. Que se passe-t-il lorsque l'espace se vide ? comment le voir alors ? en quoi les lieux portent-ils ce manque ?
En guise de nouvel élément de ce rébus, Philippe Calandre met en scène ses obsèques : qu'est-ce qu'un point de vue ? Jouant des ressources du hors-champ, l'image enregistre l'espace comme un deuil du récit.

Alexandre Castant

"Blatta non grata"

Des corps luisants et juteux au plein cœur de la nuit. Des abdomens translucides aux reflets répugnants. Des pattes épaisses et noires qui s'agrippent furieusement. Des antennes démesurées sur des têtes effroyables. Des mandibules énormes et disgracieuses qui s'agitent frénétiquement...
Quoi de plus repoussant que l'image d'une blatte gigotant dans son ombre ? Pas grand chose a priori, si ce n'est notre propre image. Notre triste et douloureuse image.
Dans sa nouvelle série et avec le goût de l'absurde qu'on lui connaît, Philippe Calandre évoque la pauvre condition humaine. Comme toujours il la relativise, il en fait une petite chose, dérisoire et fragile. En amplifiant la taille de ces cafards par le biais de ces clichés, il nous révèle notre insignifiance. L'individu à l'état d'insecte ou l'insecte humanisé. C'est bien cette idée impitoyable qu'il faudra retenir.
Chez Philippe Calandre, les cancrelats s'alimentent, dansent, se lavent. Ils s'infiltrent dans les recoins de notre intimité pour se l'accaparer. Ils s'humanisent et s'identifient sans complexe ni pudeur. On pourrait même supposer qu'ils rêvent d'individualité, à l'image de l'homme des sociétés modernes. D'ailleurs, est ce un hasard si le spécimen que l'auteur a choisi pour ses mises en scènes se nomme communément blatte américaine ?
Le parallèle peut sembler rapide voire facile. Pourtant, Philippe Calandre ne cède pas à l'évidence d'une comparaison triviale. Ses clichés en noir et blanc, très contrastés, nous emmènent bien au-delà. Vers le fond, vers la fin pour être plus précis. C'est dans la conclusion de la série que les âpres propos de l'auteur prennent toute leur ampleur. Comme une sorte d'apothéose sordide que l'on ne peut esquiver. En nous imposant ces univers froids, sombres et figés, Philippe Calandre nous accompagne vers l'inexorable. Il emprunte le chemin tracé en son temps par Kafka, sans nous lâcher la main. Il nous raconte l'épilogue. Il nous jette dans son charnier de cafards et nous rappelle qu'une fois au fond, il n'y a plus rien à faire. Tout juste à se considérer dans les flancs visqueux des bestioles.

Frank Richard

 

 

Some Visions Of A So Tragic Life

The photographs of Philippe Calandre are not so tragic. But not so comical too. There is a kind of inflexion between two ways : a serious and an uncertain ones. A suspense in space and time. Is that a laugh ? It is not. Is that a smile ? It is not. Is that despair ? It is not. Definitively. It is a tragedy without consequences. But not without a strong relationship with the environment.

 

A — Death of the people.

A photograph is a performance now. The dead are not dead. The dead are free from death. Do they play ? They do not. They are truly dead at this very instant. But one says that they play (a bit). Is it a vicious circle ? It is. Death is not but is only because of a particular situation. The situation is the photograph. The situation is the performance. It goes back a very long time we do not believe to (a) photography. It is not a truth nor a lie. A photography is (with dots). No sense, no interpretation, only interrogations. The work of Calandre is more than truth ; it is a truth at a special moment. His photographs are a tautology. Nothing appears except an alchemy of apparitions.

 

B — Life of the people.

Life is included in death. Life is the condition of death. The unknown characters of Calandre are alive and dead in the same time. An hospital is a “house of dead”. Like a museum (works of art ; here, models). Like a cemetery (everybody die because of an atmosphere). Like bathers (“out of focus” of the life) or like a cockroach (élimination of a kind of species). There is no hierarchy. Everybody and everything are prepared to life and death. The condition to die is to accept life. The condition to live is to accept death. And so on.

 

C — Colours

Calandre's colours are very old. Like the postcards of the 50's. Colours are not vivid ; between life and death. Life : because they are, here. Death because they are part of an old process : to make beautiful the ordinary things. Colour (no matter the colour) is not in itself a colour. It is a reflexion of an idea. A gas station disappears because of its obsolescence. Everything disappears. Because life and death do not exist. Never.

 

Christophe Marchand-Kiss